dimanche, juin 14, 2015

Lydie Salvayre

Lydie Salvayre est romancière. Elle a reçu plusieurs prix pour ses nombreux romans traduits en plusieurs langues et le prix Goncourt 2014 pour son dernier roman, Pas pleurer.
Elle était l'invitée et la carte blanche de la Comédie du livre 2015.


Pour écrire ce livre, Pas pleurer, elle a étudié les écrits de Bernanos (qui a vécu les débuts de la guerre civile espagnole) et recueilli le témoignage de sa mère très âgée, Montse. Elle mêle les deux dans ce roman poignant.
Les écrits de Bernanos l'amènent à s'interroger sur ce que représente le témoignage et l'engagement d'une personnalité dans des temps politiquement troublés :
« Au seuil d'écrire son livre et de dénoncer les méfaits de cette Eglise, tant adorée de doña Pura, Bernanos hésite un instant. Qu'a-t-il à gagner à cette entreprise ? Et qu'ai-je moi-même, me dis-je, à gagner à la faire revivre ? A quoi bon touiller cette saloperie dont l'univers s'est écoeuré ? se demandait un autre de mes admirés, Carlo Emilio Gadda, dans les premières pages d'un livre qu'il mena jusqu'au bout sur l'abjection mussolinienne.
Bernanos sait parfaitement que ces vérités ne sont pas bonnes à dire et qu'on va les lui reprocher. Mais il se décide à franchir le pas, non pour convaincre, dit-il, encore moins pour scandaliser, mais pour pouvoir se regarder en face jusqu'à la fin de ses jours et rester fidèle à l'enfant qu'il fut et que l'injustice accablait.
Il s'y décide car il a vu son propre fils Yves déchirer en pleurant la chemise bleue de la Phalange après que deux pauvres diables, deux braves paysans palmesans, eurent été assassinés sous ses yeux. (Yves désertera bientôt la Phalange et s'enfuira loin d'Espagne).
Il s'y décide, car le scandale d'une Eglise qui tapine avec les militaires l'a blessé au centre vif de sa conscience.
Et bien qu'il lui en coûte de le dénoncer, il lui coûte plus encore d'en être le voyeur muet. L'image de ces prêtres, le bas de leur surplis trempant dans le sang et la boue, et donnant leur viatique aux brebis égarées qu'on assassine part troupeaux, le révulse. » 
 
A travers le personnage de Montse, elle nous fait sentir ce que c'est que le combat, la désillusion, la douleur, l'exil... et aussi « penser entre les langues » :

« Montse, Rosita, José et Juan arrivent le soir du 1er août dans la grande ville catalane où les milices libertaires se sont emparées du pouvoir. Et c'est la plus grande émotion de leur vie. Des heures inolvidables (me dit ma mère) et dont le raccord, le souvenir ne pourra jamais m'être retiré, nunca nunca nunca.
Il y a dans les rues une euphorie, une allégresse et quelque chose d'heureux dans l'air qu'ils n'ont jamais connu et ne connaîtront plus. Les cafés sont bondés, les magasins ouverts, les passants qui déambulent semblent saisis d'une sorte d'ivresse, et tout fonctionne formidablement et comme en temps de paix. Seules les quelques barricades encore dressées et les églises détruites avec leurs saints de plâtre jetés devant leur porche viennent leur rappeler que la guerre sévit.
Ils parviennent sur les Ramblas.
Une ambiance impossible à décrire, impossible, ma chérie, de t'en communiquer la sensation vivante pour qu'elle t'aille en plein cœur. Je crois qu'il faut l'avoir vivi pour comprendre la commotion, le choc, el aturdimiento, la revelación que fue para nosotros el descubrimiento de esta ciudad en el mes de agosto 36. Les orphéons, les fanfares guerrières, les fiacres à chevaux, les drapeaux aux fenêtres, les banderoles tendues d'un balcon à l'autre qui déclarent la mort au fascisme, les portraits géants des trois prophètes russes, les miliciens en armes qui roulent des mécaniques avec au bras une fille en pantalon, les autobus à étages décorés des sigles rouge et noir, des camions roulant en trombe chargés de jeunes gens brandissant des fusils et que la foule acclame, une foule qui semble portée par un sentiment de sympathie, d'amitié, de bonté, que personne au monde ne peut imaginer, des orateurs bouillants perchés sur des chaises branlantes, Míralos camarada ! Van a la lucha, tremolando sobre sus cabezas el rojo pabellón ! Qué alegres van ! Acaso la muerte les aguarda, pero ellos prosiguen su camino, sin temer a nada o a nadie, des haut-parleurs annonçant les dernières nouvelles de la guerre, et entre ces nouvelles, des couplets de L'Internationale repris en cœur par les passants, les passants qui se saluent gentiment, qui se parlent gentiment et s'embrassent sans se connaître, comme s'ils avaient compris que rien de beau ne pouvait advenir sans que tous y eussent leur part, comme si toutes les choses imbéciles que les hommes d'ordinaire s'inventent pour s'entretourmenter s'étaient, pffffft, volatilisées. »

C'est aussi un retour sur le passé et le récit de la guerre civile espagnole et de l'exil vus à travers le regard de la génération d'après :

« Elle fut, malgré sa jeunesse, dans une fatigue sans nom, mais elle continua chaque jour à mettre un pied devant l'autre, ADELANTE ! L'esprit uniquement occupé à trouver les moyens de survivre, se jetant à terre ou dans un fossé dès qu'apparaissaient les avions fascistes, le visage écrasé sur le sol et son enfant contre elle, terrifiée de peur et suffocante à force de pleurer, son enfant à qui elle murmurait Ne pleure pas ma chérie, ne pleure pas mon poussin, ne pleure pas mon trésor, se demandant en se relevant couverte de terre si elle avait eu raison de faire subir cette apocalypse à sa fillette.
Mais ma mère avait dix-sept ans et le désir de vivre. Elle marcha donc pendant des jours et des jours vers un horizon qui lui semblait meilleur de l'autre côté de la montagne. Elle marcha pendant des jours et des jours dans un paysage de décombres et atteignit la frontière du Perthus le 23 février 1939. Elle resta quinze jours dans le camp de concentration d'Argelès-sur-Mer dans les conditions que l'on sait, puis fut dirigée vers le camps d'internement de Mauzac où elle retrouva Diego, mon père.
Après maintes péripéties, elle finit par échouer dans un village du Languedoc, où elle dut apprendre une nouvelle langue (à laquelle elle fit subir un certain nombre d'outrages)et de nouvelles façons de vivre et de se comporter, pas pleurer. »

En bref un roman fort, dont on ne peut que recommander la lecture.
Rachel Mihault
Pas pleurer, Lydie Salvayre, Seuil, 2014

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